Le GR54 en mode ultra-léger : 185 km en 5 jours

Cela fait plusieurs années que je pratique le trek. Voici un petit journal de ma dernière randonnée sur le GR54, durant l'été 2022.

Jour 1

Le lac de l'Eychauda

Nuit difficile, réveil compliqué, légèrement nauséeux. Je me lève à 4h30 et pars à 5h15 sans manger : j'ai prévu 3 heures pour rejoindre le refuge, 500 m plus haut. Je démarre à la frontale. Je goûte enfin à mes premières sensations de moyenne montagne, mais je suis épuisé. Parfois, mes yeux se ferment malgré moi.

Finalement, j'atteins le magnifique refuge de l'Alpe en 2 heures. Là, je revis. J'avale un petit-déjeuner qui me fait le plus grand bien et je discute avec Clément, qui dormira à plus de 3000 m ce soir, avant de reprendre le GR54. Je passe le col d'Arsine complètement reboosté, les montagnes sont à couper le souffle, il y a une rivière blanche.

Et 3 heures plus tard, me voilà à Monêtier-les-Bains, tout près de la station de ski de Serre Chevalier. Soit je suis le GR54 avec des remontées mécaniques en plein milieu, soit je prends un itinéraire alternatif pour aller voir un lac à plus de 2000 m. Comme je suis plus rapide que mes estimations, j'opte pour la seconde option, et je ne le regrette pas !

Villar-d'Arêne - Vallouise : 45 km 2050D+ 2515D-

Jour 2

Moutons et chien de berger

La nuit a encore été courte, impossible de trouver un bon sommeil, allez savoir pourquoi. 4h30, je me réveille et mange quelques trucs achetés à l'épicerie, puisque je dormais en ville.

5h15, je quitte l'hôtel et me mets en marche. La journée commence par 8 km le long d'une route. Ça grimpe sec quand même, je vois des voitures passer tout près. Je suis un peu fatigué, et si je faisais du stop sur quelques kilomètres ? Non, je m'accroche jusqu'à 7h environ, avale une barre de céréales et m'enfonce dans le Parc national des Écrins. C'est magnifique. Encore assez froid, mais magnifique.

La montée jusqu'à Pré de la Chaumette est longue, avec des paysages variés. En chemin, je croise un refuge non gardé avec quelques randonneurs en autonomie. Ils m'accompagnent un moment, avec leurs gros sacs à dos. Quelques minutes plus tard, ils gagnent du terrain sur moi, avant de me dépasser. Comment est-ce possible, avec autant de poids sur le dos ? Suis-je trop lent ? Vais-je seulement y arriver ?

Au sommet, on partage un peu de saucisson, puis c'est parti pour 900 m de descente. Au galop, j'arrive au refuge le premier, je mange des « oreilles d'âne » et un gâteau aux myrtilles. Il est 13h. À l'origine, je comptais m'arrêter ici, mais il me reste du temps. Prochain refuge : estimation, 6 heures et 45 minutes. Je suis en général un peu plus rapide... C'est parti !

Je ferme la marche, je suis le tout dernier à partir. Ce sont deux cols à enchaîner avant d'atteindre le refuge de Vallonpierre, au bord de son lac. Avec les cols, chaque passage ouvre sur une vue mystère, époustouflante à chaque fois. Après le 2e col, je n'y suis toujours pas : en fait, ce sont trois cols d'affilée !

18h, j'arrive au refuge. Il est complet, et je n'ai pas réservé... Vais-je passer la nuit sur un banc ? Heureusement, le gardien m'installe une tente. Au dîner, il y a de l'agneau, et un superbe coucher de soleil sur le lac. À demain !

Vallouise - Refuge de Vallonpierre : 37 km 2826D+ 1697D-

Jour 3

Au Col de la Muzelle

4h30, enfin une bonne nuit de sommeil ! Est-ce lié au dîner convivial d'hier ? À l'air frais respiré sous la tente ? À l'emplacement génial à 2200 m ? Sans doute tout ça à la fois.

5h, je file au refuge pour le petit-déjeuner, le gardien me l'a préparé, avec du café chaud dans un thermos. Aujourd'hui, il y a trois autres lève-tôt. C'est une famille en vacances de randonnée, ils ont préparé leur itinéraire soigneusement en épluchant les cartes IGN.

Une demi-heure plus tard, je remplis mes gourdes et je pars. C'est une descente raide vers la vallée. Les premières lueurs donnent au paysage des couleurs éclatantes. Il y a un refuge à mi-chemin. J'y remarque un gars avec un T-shirt aux couleurs du drapeau belge. Lui et ses amis viennent de Tournai. Il m'apprend que l'eau ici n'est pas potable, heureusement que j'ai fait le plein.

7h, je suis à 1000 m, en route vers Villar-Loubière. C'est plat. Sur 12 km. Le long d'une route. Hier au dîner, j'ai rencontré un groupe de 4 amis, au style plutôt trail. Il s'avère qu'ils bouclent le GR54 dans le sens antihoraire, en 5 jours, en bivouac. C'est-à-dire en portant tente et nourriture, soit environ 12-15 kg. Plutôt impressionnant. Ils venaient donc de là où je me dirige. Ils ont choisi de prendre un bus pour cette section plate. Devrais-je moi aussi la zapper en stop ? Et la variante alpine qui passe par l'Olan, qui elle n'est pas plate ? Et d'ailleurs, y aura-t-il de la place pour moi ce soir ?

Comme je réalise qu'improviser chaque décision au feeling est plus compliqué sur ce trek vu la forte demande en hébergement, je décide de réserver un lit dans un gîte trois étapes plus loin, pour une estimation totale de 13 heures. Et le lendemain ? Et le jour d'après ? Eh bien, à la fin du jour 3, je serai à la fin de l'étape 9, sur un total de 14. Attends, je suis en train de boucler ce trek en 5 jours ? 175 km, 11 000 D+ ? Je n'en sais rien, mais réservons comme si. Alea jacta est.

Finalement, je décide 1. de ne pas monter en voiture : une partie de ce qui me pousse à faire ces randos, c'est de me reconnecter à la nature, et sauter dans une voiture irait à l'encontre de ça. Et 2. de simplement marcher le plat : je m'apprête à faire le plus gros trek que j'aie jamais fait en 5 jours, sans être au sommet de ma forme physique par rapport aux années précédentes. Autant récupérer un peu sur cette portion.

11h, j'attaque l'ascension vers le refuge des Souffles. C'est 900 m de montée, mais assez facile. Le terrain n'est en effet pas dangereux, et pas trop raide. 2 heures plus tard, je savoure une omelette jambon-fromage avant de repartir vers le Col de la Vaurze. C'est superbe ! La roche est sombre, comme un volcan, enfin l'idée que je m'en fais.

15h, place à la descente. 1300 m de descente. Les 150 premiers mètres sont extrêmement raides. J'aurais préféré les monter que les descendre. Bref, au bout d'un moment, les pierriers sombres laissent place à de la terre et des cailloux. Je pourrais courir dans cette descente, mais je m'abstiens. Je préfère préserver mes genoux, j'arriverai au gîte suffisamment tôt de toute façon.

19h, après m'être installé et avoir fait un peu de lessive à la main — le genre de chose que font chaque jour les randonneurs normaux quand on n'arrive pas 30 minutes avant le dîner —, on passe à table. C'est une grande tablée, avec 16 assiettes. Le gardien est un cuisinier passionné qui a passé tout l'après-midi à faire mijoter saucisses et riz. C'est délicieux. Ces dîners de refuge sont toujours un chouette moment, tout le monde est tellement bienveillant. La question d'ouverture classique, c'est « alors, tu fais le GR ? Tu es parti quand ? ». À un moment, je réponds à ces questions, donc... j'en suis à 60 % et je suis parti il y a 3 jours. Ce matin, j'étais à Vallonpierre. Pendant que je parle, je remarque que de plus en plus de convives se taisent et me regardent avec de grands yeux. Je partage quelques trucs et astuces pour alléger son sac, éviter les blessures, etc. Bien sûr, je sais que ma façon de randonner sort un peu de l'ordinaire, mais ce n'est pas non plus la crème de la crème, si ? Ce que je fais en 5 jours, Kilian, Lambert ou Jim le feraient en 30 heures. Pour eux, j'étais quand même un peu extraordinaire ; tout est relatif.

Refuge de Vallonpierre - Désert-en-Valjouffrey : 36 km 1660D+ 2659D-

Jour 4

Montagnes au petit matin

5h, petit-déjeuner en solo aujourd'hui, le gardien a laissé un petit mot d'au revoir, c'est sympa. La journée s'annonce belle. Le plan : rejoindre Vénosc, à deux montagnes d'ici. 1000 mètres de montée, 1000 mètres de descente, et on recommence.

Entre les deux, il y a Valsenestre. En fait, y passer représente un petit détour, que j'aimerais éviter car il n'a pas grand intérêt. Problème : comment emporter assez d'eau pour ces deux montagnes d'un coup ? Le temps estimé est de 10h45 et ma capacité en eau de 1,7 litre. J'avais anticipé : un autre randonneur m'a donné des pastilles de purification, qui permettent de boire l'eau des rivières. Cette discussion a déclenché un débat enflammé sur la nécessité de purifier cette eau de glacier. Comme je veux minimiser les risques, je vais utiliser la pastille, c'est certain.

5h40, je me dirige vers le Col de Côte Belle et, en regardant dans la direction opposée, c'est-à-dire d'où je suis arrivé hier, j'aperçois un point lumineux solitaire au sommet. Je ne suis pas le seul à commencer mes randos à la frontale. La marche est agréable et je me sens super bien. Plus aucune somnolence : j'imagine que randonner à jeun, ce n'est pas pour moi.

9h, j'atteins l'autre versant, je suis bien plus rapide que les estimations. Je bois à peine, car il ne fait pas encore trop chaud. N'empêche, c'est le moment de refaire le plein. Je vois une rivière, mais elle sent tellement mauvais que je décide de ne pas y boire, même purifiée. Je vois sur la carte que je dois retraverser la même rivière, mais plus en amont. Parfait. Alors que j'attaque la deuxième montagne, j'aperçois une cabane de berger et, devinez quoi, il y a une source d'eau juste à côté.

11h, j'approche du sommet, le Col de la Muzelle. C'est très raide, en lacets interminables, sur un matériau de couleur sombre. Je vois plusieurs personnes au sommet, en train de se détendre avec la vue. Bientôt, ce sera mon tour. Je découvre l'autre versant de la montagne : il y a un lac immense, le lac de la Muzelle. Magnifique. Après le selfie obligatoire et quelques fruits secs, j'entame la descente. Le lac devient de plus en plus grand. Plusieurs cascades issues de la fonte des glaces s'y déversent.

12h30, je viens de rejoindre le refuge, quelques personnes tentaient une baignade dans le lac, jusqu'aux genoux pour la plupart. Je partage mon déjeuner avec deux Néerlandais. Ils me prennent pour un cycliste à cause de mes lunettes Sutro. Ahah, non, j'apprécie juste le champ de vision complet. Maintenant, il ne reste plus que de la descente jusqu'à Vénosc ; je commande un dernier café pour profiter de la vue d'ici.

15h30, c'est fini pour aujourd'hui. Dommage d'avoir réservé à l'avance, j'aurais peut-être continué à marcher jusqu'à 18h. La prochaine étape possible est 12 km plus loin, ça aurait été un gros effort. Je partagerai ma chambre avec 4 autres randonneurs aujourd'hui.

19h30, on dîne et, comme d'habitude, on papote. Il y a deux filles qui randonnent ensemble, elles se sont rencontrées à La Réunion. Elles me demandent si je fais des courses de trail. Non. Mais elles, oui. La Diagonale des Fous, rien que ça. Woaw. C'est l'une des courses les plus populaires, avec l'UTMB. Elle l'a bouclée en 59h, tu imagines ? « Simon, avec ta façon de faire du trek, ça ne te tente pas, les courses de trail ? » Si, justement, restez à l'écoute !

Désert-en-Valjouffrey - Bourg d'Arud : 25 km 2170D+ 2521D-

Jour 5

Tourbière de la pisse

4h30, je me faufile hors du dortoir en essayant de ne réveiller personne. D'habitude, je prépare mon sac avant de dormir pour pouvoir quitter la chambre en douceur, dès que mon réveil sonne. Pour le petit-déjeuner, je me fais un café avec un percolateur, ça fait du bien après plusieurs jours de café instantané. Aujourd'hui, je vais suivre la partie C du GR54C. C'est un itinéraire alternatif du trek : en gros, il est 20 km plus court pour le même dénivelé total.

5h30, au lieu de me diriger vers Bourg-d'Oisans, je pars en direction du Lac du Chambon, juste à côté de Mizoën. Pour cela, je contourne le Pied Moutet, une montagne de 2400 mètres, dans le domaine skiable des Deux Alpes. En chemin, il y a plusieurs sections équipées, avec de petites échelles et des chaînes pour faciliter certains passages périlleux. Rien à voir avec le GR20 cela dit : je n'ai presque jamais eu besoin des mains sur ce trek. La seule exception, c'était la montée du Col de la Grangette le premier jour, qui ne fait d'ailleurs pas partie du GR54. Plusieurs kilomètres plus loin, je passe devant un refuge non gardé. Il y a une petite table et deux lits. Ce serait vraiment chouette d'y passer une nuit, peut-être un jour, quand je ferai du trek en autonomie.

10h, j'arrive au-dessus du Lac du Chambon, il est immense ! L'eau est bleu ciel et j'aperçois des sports nautiques à sa surface. Après une petite section sur la route, je traverse le lac sur son barrage, il a l'air vertigineux. J'enchaîne cul sec un cola et un thé glacé à Mizoën, puis je me dirige vers le Plateau d'Emparis, ma dernière montée. En chemin, je vois que je peux faire un crochet par un petit lac, Le Lovitel. Mais je ne vois aucun lac : il est complètement à sec. Apparemment, tout le massif est sec cette année, c'est d'habitude bien plus vert.

2 heures plus tard, j'arrive au refuge des Clots. Bien que j'aie faim, je décide de ne pas déjeuner ici mais plus haut, pour profiter de l'altitude une toute dernière fois. Sur le chemin de la montée, il y a une cascade, en fait plusieurs, qui jaillissent des mêmes rochers. La façon dont toute cette eau s'écoule est magnifique. Côté sud, j'aperçois deux glaciers, leurs manteaux blancs sont impressionnants.

14h, au sommet du Plateau, je réalise que c'est la dernière fois que je passe au-dessus de 2000 mètres. Heureusement, je suis sur un « plateau », ce qui veut dire qu'il me reste de la distance à parcourir là-haut avant de redescendre. Je fais ma pause au refuge du Mouterre. Je mange une crêpe avec une vue splendide sur les glaciers. Même si je n'ai plus faim, je décide de prendre un dessert, juste pour savourer le moment un peu plus longtemps. Le cuisinier m'offre un digestif local, du génépi, fait à partir d'herbes qui poussent ici.

15h30, il est finalement temps d'y aller. Je me mets en route vers le Chazelet, puis La Grave, mon arrêt final. Il reste encore 800 mètres de descente. Mes pieds sont bien fatigués, alors je prends mon temps. Je croise des randonneurs qui montent, ça me rappelle moi-même, il y a tout juste 4 jours, quand je commençais le trek. La descente se fait en lacets, il y a plusieurs raccourcis, mais des panneaux nous avertissent de ne pas les emprunter, car ils érodent le paysage.

18h, je suis à La Grave. C'est terminé. 185 km, 5 jours. Je ne m'attendais pas à être aussi rapide. Je pense que le terrain était plus facile que sur ma randonnée précédente, ce qui permettait un rythme plus soutenu. Le GR54 est magnifique, et raide, mais pas trop technique. Au gîte, je partage mon dîner avec un ancien chercheur en physique, aujourd'hui retraité. On discute d'escalade, de randonnée dans les Pyrénées, de physique quantique et du GR20 en ski de fond. J'adore toujours autant ces moments de partage.

Demain, je repars pour Bruxelles, en bus et en train. Comme d'habitude, cette aventure m'a comblé au plus haut point. Les paysages, l'effort, les décisions à prendre, les rencontres, l'air frais... Vivement la prochaine !

Bourg d'Arud - La Grave : 41 km 2488D+ 1962D-

Pour conclure

Si mon expérience t'a inspiré, tu peux retrouver le contenu de mon sac à dos ici et mon itinéraire juste en dessous

JourDeÀDistance (km)D+ (m)D- (m)Temps total (hh:mm)Temps en mvt (hh:mm)Commentaire
1Villar-d'ArèneVallouise45,192050251412:419:22Via le Col de la Grangette
2VallouiseRefuge de Vallonpierre37,372826169712:239:57
3Refuge de VallonpierreDésert-en-Valjouffrey36,461660265911:008:43Via Villar-Loubière
4Désert-en-ValjouffreyBourg-d'Arud25,72217025209:527:24
5Bourg-d'ArudLa Grave41,172488196212:3610:04Via Mizoën (GR54C)
Total185,91111941135258:3245:30

Le temps en mouvement est estimé par Strava.

Voilà... C'était mon troisième grand trek, bouclé en 5 à 6 jours. Je compte partager les connaissances que j'ai acquises en les faisant, de la préparation à la randonnée au quotidien. Tu peux t'attendre à trouver un nouvel article à ce sujet un de ces jours.

En attendant, tu peux aussi jeter un œil à ces stories à la une pour plus d'images du trek sur le GR54.

À bientôt, Simon

Le GR54 en mode ultra-léger : 185 km en 5 jours - Simon Myway